Haïti, retour sur une expérience hors du commun par Philippe Poupon.

 
Fleur Australe a navigué autour de la République d’Haïti, de Fort Liberté jusqu’à Jacmel. Ce fut une immersion par la mer, dans ce qu’il y a de plus radical dans ces îles des Grandes Antilles.
 
 
 
Vent arrière, génois tangonné
 
 
Haïti devient en 1804 la première République indépendante de population majoritairement noire. Après avoir été une des premières destinations de la Caraïbe dans les années 1950, 1960 et 1970, Haïti a raté la transition démocratique suite à la chute des Duvalier (François Duvalier dit « papa doc », Jean-Claude Duvalier dit « bébé doc »). Le violent séisme de 2010 a dévasté un tiers de son territoire et « La Perle des Antilles » fait l'expérience d'une démocratie renaissante, tente de s’organiser et de se reconstruire. 

 
 
Des casiers à langoustes tressés avec des feuilles de lataniers
 
 
En arrivant par la mer, nous découvrons les embarcations à voile, ici pas de moteur. Pour les pirogues ou les bateaux de charge, c’est à la rame ou à la voile que l’on se déplace. Il n’y a pas une autre île des Caraïbes où l’on puisse admirer autant de bateaux à voile. C’est pour nous une chance et un plaisir que de pouvoir photographier toutes ces embarcations. Certaines voiles sont faites de toile de coton pour les plus aisés, pour les autres on recourt aux bâches en plastique noires ou transparentes. On les croise tôt le matin quand elles s’en vont à la pêche. Pas de feux de navigation sur ces frêles esquifs. Il faut donc veiller à ne pas percuter une pirogue ou un canot. On les rencontre à plusieurs milles au large et on se demande comment ils peuvent assurer leur sécurité si le vent et la mer viennent à se déchainer. J’imagine que certains on dû s’en aller et se perdre, pris dans un orage ou un ouragan.

 
 
Les plus beaux bateaux sont équipés de voile en coton
 
 
La gestion de la pêche ne semble pas être à l’ordre du jour. Les pêcheurs eux-mêmes nous disent avoir du mal à ramener de quoi nourrir leur famille. Même si les moyens de pêche sont rudimentaires, filets rapiécés, sennes aux flotteurs faits avec des tongues, casiers en osier, leur grand nombre amène à la raréfaction des poissons. A l’Île à Vache nous avons trouvé des pêcheurs utilisant le narguilé (plongée sous-marine avec un tuyau d’air venant d’un bateau en surface), méthode qui laisse peu de chances aux langoustes et autres poissons. 

 
 
Les poissons se font rares et de plus en plus petits
 
 
Dans ce pays où le lendemain est incertain, on ne se préoccupe pas encore du long terme. L’autre facteur qui concerne l’écosystème est la pollution. Les plastiques sont rejetés à la mer et je n’ai jamais vu un pays aussi affecté en terme de pollution. En arrivant en Jamaïque, à une centaine de milles sous le vent d’Haïti, les plages des côtes sont recouvertes de ces déchets, bouteilles, sacs en plastique, sans doute amenés par les courants et le vent. Plus d’une fois en relevant l’ancre, j’ai trouvé accroché des sacs ou des morceaux de filets ; dans l’aspiration du refroidissement moteur, mêmes découvertes. Tristesse devant un océan qui ne va plus pouvoir offrir de quoi nourrir les enfants toujours de plus en plus nombreux. 

 
 
Une pirogue, la voile est roulée au fond du bateau
 
 
Ici pas de télévision… les familles comptent régulièrement une dizaine d’enfants. C’est le tiers monde dans une Caraïbes où les autres îles ont su relever le défi de l’avenir. Le tourisme est absent le long de la côte, trop d’insécurité comme nous en avons fait les frais. Des pirates sont venus nous racketter, prenant le bateau en otage toute une nuit, prétextant être des policiers tandis que les pêcheurs nous volaient sur le pont matériel de plongée, écoutes, amarres, téléphones etc. Ce mauvais souvenir dû à des bandes organisées, des voyous, ne doit pas demeurer comme le reflet de ce peuple qui lutte tous les jours pour sa survie et dont la chaleur et l’accueil nous resteront en mémoire. 

 
 
Haïti. Embarcation rudimentaire, une bâche en plastique en guise de voile
 
 
La déforestation est visible depuis la côte. Des collines entières sont mises à nue. La raison en est la production de charbon de bois qui sert à la cuisson de la nourriture. Nous avons vu de grands bateaux remplis à ras bord de sacs faisant voile vers Port au Prince où se trouve un grand marché de ce combustible indispensable à la vie des familles. Le gaz n’y est pas encore importé, et c’est un drame écologique pour cette belle île qui perd chaque jours des centaines d’arbres.
 
Comme l’a écrit Géraldine, nous garderons le souvenir des sourires sur les visages, enfants et adultes, qui nous ont tendus leur bras pour nous vendre quelques langoustes.
 
 
 
En route pour la Jamaïque, Fleur Australe surfe sur la houle de l’alizé
 
 
Nous n’oublierons pas le dévouement de Mica de la Fondation du Paradis des Indiens qui donne toute son énergie pour aider les enfants d’Abricot à accéder à un monde meilleur. D’autres comme elle, œuvrent et souhaitent que Haïti retrouve sa splendeur d’antan, pour que ce peuple attachant trouve un équilibre de vie sous le soleil des Caraïbes. 
 
 
Kingston, Jamaïque, 3 février.
 
Ici en Jamaïque le problème des déchets semblent être pris au sérieux même si les plages de la côte au vent sont très polluées car cela vient certainement d’Haïti. Sur le bord des routes des panneaux incitent au respect de l’environnement. La nature est belle et luxuriante, un atout pour le développement.
 
Philippe Poupon

 

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