21 Janvier, Le Raz de Taiwan

Vendredi 18 janvier

Les prévisions météo se confirment et nous avons une fenêtre possible pour ce wee-kend, pour atteindre l’île d’Ishigaki, au Japon, avant que le vent de NE ne forcisse de nouveau. Nous quittons Kaohsiung en début d’après midi et atteignons la pointe sud de Taiwan vers 20H00.

Le vent souffle à plus de 35 nœuds. Nous rasons la côte et déjà la houle nous chahute.

Le courant est avec nous, c’est le courant général de la Mer des Philippines qui remonte ensuite le long du Japon. Nous rencontrons un premier raz. Ce phénomène est dû à la rencontre du courant avec la houle. Ici la houle du Pacifique rencontre le courant des Philippines.

2019 01 21 fa 02 lightLe capitaine nous avait prévenu que nous allions avoir du mauvais temps et de la mer difficile. A bord tout est amarré, tout est rangé, dans le carré, à la table à carte et dans la cuisine, rien ne dépasse, au cas où nous serions amenés à chavirer. Sur le pont Philou a disposé des coffres de protection sur les panneaux de pont. La cheminée du poêle est rendue étanche à l’aide d’un sac plastique. Rien ne traine, tout est saisi. La voilure a été réduite, grand voile à deux ris et trinquette à moitié roulée. Tout est prêt car nous savons que c’est le passage de la pointe qui sera le plus délicat. Nous avons anticipé le repas et tout le monde est déjà dans sa bannette, les enfants sont bien tenus par la toile antiroulis. Seuls Philou et moi sommes dans la timonerie.

Ce premier raz nous surprend par sa vigueur. Les vagues sont profondes et les crêtes déferlent. Le bateau est recouvert par des paquets de mer qui passent par dessus la timonerie. Le cockpit se rempli d’eau. Fleur Australe engage sont étrave qui plonge dans le creux des vagues. Une série d’une dizaine de lames nous malmènent. En bas quelques objets se calent dans les équipées dans un bruit de casserole. C’est violent et rapide et l’équipage s’inquiète de ce vacarme. Personne ne bronche. J’ai peur pour la première fois en dix ans même si nous avons rencontré des vents bien plus violents, cette fois c’est différent et je n’ai encore jamais vécu ça, j’ai l’impression d’être dans le tambour d’une machine à laver. Des flots d’écume blanche dans la nuit noire, nous submergent sans discontinuer, impossible de filmer tant ça bouge à bord, de toute façon je ne suis pas autorisée à allumer la lumière sous peine de déconcentrer le capitaine, très tendu, et on comprend pourquoi.

La mer finit par s’apaiser un peu et nous sommes sur nos pieds, à l’endroit, Dieu merci ! Nous sommes par le travers de la baie de Kenting, l’extrémité sud de Taiwan. Philou se méfie et pense qu’un deuxième raz va nous attendre à l’autre pointe, la porte d’entrée vers le Pacifique. La houle des derniers jours persiste et la mer est très grosse, le vent souffle encore plus de 30 nœuds. Le courant s’accélère, la vitesse du bateau atteint plus de douze nœuds ce qui ne laisse rien présager de bon, car cela veut dire qu’il y a au moins 5 à 6 nœuds de courant.

2019 01 21 fa 02 lightDans la nuit noire, éclairée par un léger croissant de Lune, Philou découvre devant le bateau qui s’en rapproche, la blancheur des vagues qui brisent violemment. Un deuxième raz nous attend. Impossible de faire demi-tour avec le courant. Seule solution passer ce nouveau raz. C’est une succession de vagues courtes et creuses, des monstres liquides vers lesquelles nous fonçons à vive allure. Le choc est brutal. Tel un sous-marin nous plongeons dans ce mur liquide. C’est une eau lourde qui recouvre le pont. Le raz est plus fort encore que le précédent. « C’est du lourd ! » me lâche le capitaine archi concentré. Nous abordons les vagues avec un petit angle mais presque de face. Pas d’autre méthode possible. Plus en biais nous risquons de nous faire rouler, et pas question de se retrouver travers à la vague, c’est le chavirage assuré. La Fleur est noyée dans ce tumulte infernal. Elle se cabre puis plonge. C’est impressionnant ! « Un autre bateau ne résisterait pas tellement la masse d’eau qui nous recouvre est lourde quand elle s’écrase sur le pont » me glisse encore le capitaine entre deux assauts. Nous nous tenons fermement pour ne pas chuter et nous blesser. Le reste de l’équipage est blotti dans les couchettes à l’arrière du bateau, mais ils nous avoueront avoir eu peur en voyant le bateau si malmené.


Philou est concentré. Il essaye d’évaluer les vagues et de placer le bateau au mieux face au mur. Impossible de faire demi-tour, ce serait la chose à ne pas faire. Chavirage assuré ! La Fleur passe malgré des chocs violents en retombant de tout son poids dans le creux des vagues. Le mat vibre. Une série d’une vingtaine de grosses vagues déferlantes se succèdent, nous assaillent et se brisent sur le bateau.


La Fleur n’a jamais subi une telle offensive, des lames aussi puissantes, elle ne s’est jamais trouvée dans de telles conditions. Elle a eu de la grosse mer dans le Pacifique Sud, entre la Nouvelle Zélande et l’Antarctique, en Géorgie du Sud ou encore au Cap Horn mais encore une fois là ce n’est pas le même phénomène. La houle est longue avec des vagues qui déferlent violemment. C’est également très dangereux, et même si nous avions préparé le bateau à un chavirage, nous le redoutons.

En Bretagne et en Manche on a l’expérience des raz, les célèbres Raz de Sein, et Raz Blanchard. Nous connaissons les images de ce remorqueur « Abeille Flandres », dans le passage du Fromveur à Ouessant, passage réputé pour son raz dangereux mais je ne pensais pas un jour me retrouver avec Fleur Australe dans une mer aussi violente. Nous y sommes pourtant et il faut foncer coûte que coûte, fendre la mer et espérer que ça se calme. Je me demande si ça va s’apaiser un jour, chaque minute dure une heure, ça fait partie de ces moments où on se dit que ç’en est fini de la mer et que si par chance on se tire de là, ça sera la dernière fois qu’on se retrouvera dans une telle situation. Seulement je sais par expérience qu’on oublie et qu’on y retourne, ainsi va la vie des marins.

Cela finit par se calmer comme toujours, et nous sortons indemne de cette tourmente, deux raz d’affilée nous ont éprouvés mais il y a plus de peur que de mal et Fleur Australe, vaillante, a résisté. Sur le pont, notre banc en bois a été aplati comme une crêpe par une déferlante. Le reste n’a pas bougé. Le bateau est toujours prêt à subir le pire, un gage de sécurité.

21 Janvier

Devant nous le Japon, l’île d’Ishigaki que nous atteignons au bout de deux jours d’une rude traversée. Les formalités d’usage effectuées l’équipage est heureux de poser pied à terre et de partir à la découverte de cette belle île verdoyante aux eaux translucides, notre première escale au pays du Soleil Levant.

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