7 Janvier, Frontière avec la Chine

Khunjerab Pass, 4733 mètres. Cela fait quelques jours que nous explorons la vallée de Hunza qui serpente dans la chaine de l'Himalaya. Les paysages sont austères et grandioses, les rivières enfoncent profondément leurs lits dans la roche ou dans les éboulis et le gris des schistes s'assombrit encore. Des plages de sable doré bordent le cours de la rivière. Les rapides projettent dans les airs des gerbes d'eau et des tourbillons s'envolent dans le courant de ce tumulte liquide.

2018 01 07 fa 04Les vallées présentent un profil digne d'un manuel de géographie, alliant sur une échelle gigantesque la fosse en U dessinée par les glaciers à celle creusée par le V profond du fleuve. Le plus souvent ces sombres falaises sont dominées par une seconde chaine aux sommets enneigés. Les arbres sont rares à cette altitude, et il a fallu la présence de l'homme pour donner naissance à une maigre végétation, car la région est aride et ce n'est que par l'organisation d'un judicieux système d'irrigation et l'apport de terre sur les terrasses aux murets de pierres rondes qu'un peu de verdure poussera au printemps.
La vallée se resserre et dans une gorge la montagne s'est effondrée emportant avec elle des milliers de tonne de cailloux qui ont formé un bouchon bloquant le lit de la rivière. Derrière ce barrage naturel l'eau s'est accumulée et un lac s'est formé. Lentement la montée des eaux a inondé puis submergé le village et la route. Les habitants ont dû reconstruire leurs maisons un peu plus haut sur la colline. Ils se sont alors malheureusement trouvés coupés du reste du monde. On a du acheminer des bateaux de Karachi sur le golfe Arabique, pour transporter hommes, marchandises et véhicules venant de Chine afin de rétablir la liaison commerciale essentielle pour le Pakistan. Cela s'est passé en 2010, et depuis le lac à atteint le haut du barrage, il s'est déversé à nouveau dans le lit de la rivière en contrebas et lentement, avec l'érosion du bouchon, le niveau redescend et on voit réapparaitre une partie des maisons, de la mosquée... Dans quelques années, les villageois pourront sans doute retrouver leur village englouti.

Nous passons devant la Passu cathédrale, une montagne déchiquetée, hérissée de pics. Les sommets se dressent à plus de 7000 mètres. Avec la lumière du soir on distingue les différentes rangées de pics de cette forteresse en dentelle. Gaudi n'aurait pas crée plus colossale basilique…

Nous grimpons jusqu’au glacier. Laura Marion et Loup s'en donnent à cœur joie dans ce décor de chaos minéral. Ils sautent d'un caillou à l'autre comme les chèvres Marco Polo que nous apercevons un peu plus loin. Elles ont de grandes cornes qui s'enroulent sur elles-mêmes et ressemblent aux Mouflons de nos montagnes. La rivière est gelée, et la neige tapisse cette petite plaine glacière. Il nous faut escalader les moraines, contourner les gros rochers. Nous gagnons le front du glacier et allons goûter la glace. Laura s’empare d’une stalactite comme son épée de glace décrochée d'un glacier en Antarctique, il y a quelques années. Elle n'avait que 7 ans.

Le soleil a disparu derrière les montagnes et dame nature nous offre un lever de lune sur les sommets enneigés de l'Himalaya. Il nous faut rebrousser chemin sous l'éclairage de notre satellite. Le retour devient délicat. Les cailloux roulent sous nos pieds, nous glissons sur les plaques de glace.

Le lendemain nous allons un peu plus loin dans la vallée. Un pont suspendu nous permet de traverser la rivière. C’est le Hussaini Bridge, le pont le plus dangereux de la terre selon nos guides. Les planches sont espacées et Marion doit faire de grands pas pour les enjamber. Ma petite fée garde sont calme et avance lentement dans ce décor grandiose. En contrebas la rivière tourbillonne. Face à nous une falaise de roc où sont accrochés les câbles d'acier. Le pont oscille comme une balançoire.

Nous reprenons la route pour gagner la passe qui mène à la Chine. Plusieurs heures de route avec de nombreux contrôles de police, des check points, où nous devons montrer nos passeports et nos laisser passer à des policiers armés de fusils. Nous sommes dans une région très sensible, classée zone rouge. L’Afghanistan n'est pas loin et les Talibans sont extrêmement surveillés. Les terroristes sont traqués. On nous somme d’embarquer avec nous un policier qui nous protègera en cas de mauvaise rencontre.

Notre convoie chemine lentement dans les gorges. La rivière devient plus étroite, et ce n'est qu'un petit filet d'eau qui se faufile dans une gangue de glace. Nous sommes en hiver et la montée est rendue difficile par la neige et le verglas, qui envahissent la route. L'un de nos véhicules voit son moteur cracher des volutes de fumée. Il doit rebrousser chemin. Nous continuons seuls avec notre garde armé vers les hauteurs. Des troupeaux d’Ibex traversent la route. Ils ont de grandes cornes courbées vers l'arrière et filent vers les hauteurs. Notre 4x4 avance doucement. Il fait 20° au dessous de zéro. Le soleil brille. La route monte en lacets. Nous apercevons le col et l’atteignons peu avant midi. Nous sommes à près de 5000 mètres. Laura a des nausées, certainement le mal des montagnes.
Nous y voilà ! Devant nous la frontière avec la Chine. Une porte majestueuse en forme d'arc de Triomphe. Nous ne passerons pas. La frontière est fermée de novembre à avril. Les conditions sont trop mauvaises, avec la neige et les vents violents qui sévissent dans ces très hautes montagnes de l'Himalaya. Les barbelés sont enfouis sous l'épaisse couche de neige. Comme toujours la neige adoucit tout de son manteau immaculé.
Nous sortons dans le froid glacial et les enfants passent leur main à travers la barrière. Ils sont heureux d'avoir pénétré leur doigt gelé en Chine. Loup capte le réseau chinois et voit sur son portable afficher l'heure de Pékin…
Nous posons devant la « Porte de la Chine », loin de la mer et de notre bateau mais fiers d'avoir gravit les montagnes de l'Himalaya et d'accéder aux portes du célèbre « Empire du Milieu ».

Le vent se lève. Il nous faut redescendre avant que la tempête nous bloque sous le toit du monde.

Sur la route du retour, un troupeau de yak nous bloque la route. Je descends de la voiture pour les filmer. « Il faut être prudent car ils peuvent vous attaquer avec leurs puissantes cornes » m’explique le garde. Leurs belles robe brune ou blanche aux longs poils frémissent dans le vent d’hiver.
De retour à l’hôtel nous avons bien du mal à nous réchauffer. La nuit nous sommes comme dans un igloo et le matin c'est en doudoune et gants que nous prenons le petit déjeuner. Nous sommes les seuls visiteurs dans la région et les installations sont bien précaires pour y séjourner l'hiver, mais ce n'est pas le froid qui nous fait peur. Nous regrettons le petit poêle de Fleur Australe et la chaleur du carré.
Nous quittons l’hôtel lorsqu’il fait encore nuit. Les sommets à plus de 7000 mètres s'éclairent lentement. La neige brille et quelques nuages s'échappent comme des colonnes de fumée de ces pics englacés. Les rayons apparaissent derrière la chaine de montagne. L'astre surgit et éclair toute la vallée. C’est un moment intense pour notre famille réunit pour ces premiers jours de l’année dans ce décor le plus montagneux au monde.

Nous n'avons pas de mots pour exprimer la force de ces massifs. Il nous a fallu laisser notre Fleur Australe, quitter le niveau zéro de la mer, et accéder aux plus hautes montagnes du monde. Nous sommes conquis, car elles sont à la hauteur de nos rêves. Loup regarde le soleil se lever. Ce fils de marin est plus attiré par les sommets de notre planète que par les houles des quarantièmes rugissants. A 17 ans, il aura affronté les hautes latitudes polaires, en Arctique et en Antarctique, et également accédé aux montagnes de l'Himalaya. Autour de nous les sommets les plus célèbres Rakaposhi, Nanga Parbat, au loin se cache le célèbre K2.
Ces montagnes ont une triste réputation, montagne tueuse, montagne sans pitié. Chaque année, des alpinistes y perdent la vie. Nous n'irons pas affronter ces monstres, mais d'être arrivés au pied de ces colosses, nous comble.
C’est vers le Nanga Parbat, que nous faisons route aujourd’hui. Bien emmitouflés dans nos vêtements polaires, nous partons pour une rude expédition.
Il nous faut trouver de nouveaux guides, les seuls habilités à accéder dans cette région. A bord de la Jeep ouverte au grand air, nous nous serrons les uns contre les autres pour garder un peu de chaleur. Je suis à l'avant avec le chauffeur et notre garde, toujours armé. A l'arrière, les enfants se tiennent tant bien que mal car la route, s’il est possible de la nommer ainsi, serpente à flan de montagne. Je n'ai jamais vu pareil tracé, un semblant de chemin aussi sinueux que torturé. Sous nos pieds, à quelques centimètres des roues, 600 mètres de précipice. Il faut un chauffeur expérimenté qui dirige sa voiture au millimètre. Nous avons le vertige. La route est coupée dans la roche. Ballotés, malmenés, l'angoisse nous gagne. Nous avons pris des risques dans nos aventures, coincés entre glace et rochers en Antarctique, ou bloqués dans une banquise impénétrable en Arctique, mais ici c'est la montagne tueuse qui nous fait face.
Nous montons lentement. Sur la route nous embarquons un villageois. Pendant de longues heures, il doit marcher pour rejoindre son village perdu dans les hauteurs de ces vallées les plus inaccessibles au monde.
Des rivières glacées nous interdisent le passage. Un pont suspendu en bois n'est plus praticable. Un peu plus loin, le bord de la route s'est effondré. Le pilote ajuste sa trajectoire, caillou après caillou. Nous gravissons et atteignons le village où quelques habitants sont coupés du monde une partie de l'année, la neige ou les torrents bloquant la route. Ils vivent en autonomie avec leurs bêtes et la récolte de l'année.
Nous continuons à pied, vers la Fairy Meadows pendant quelques heures. Les nuages envahissent les hauteurs et notre avancée sur le petit chemin devient trop difficile. Le Nanga Parbat se refuse à nous. Il est là dans la brume épaisse, impénétrable, comme il l’a été pour de nombreux explorateurs alpinistes qui y ont laissés leur vie. C'est la montagne tueuse, la 9ème plus grande montagne au monde, 8130 mètres.

Nous n'irons pas plus loin. La décision du retour est le privilège de ceux qui savent respecter une nature aussi forte. Nous en avons pleine conscience aujourd’hui et c’est humblement que nous rebroussons chemin.
La descente en jeep au terme de la longue marche est encore plus éprouvante et la peur nous envahit soudain. Avec les enfants nous imaginons la Jeep, les roues dans le vide et établissons un plan de secours : s'éjecter du véhicule. Loup a choisi la place du coté de la vallée. Il se cogne à la barre du toit, ses doigts sont gelés. Dieu merci notre chauffeur connaît chaque piège et nous ramène finalement sains et saufs dans la vallée. Cette journée restera à jamais gravée dans nos mémoires.
Il nous faudra encore 20 heures de voiture, demain, et de nombreux barrages de police, pour rejoindre Ismalabad, la capitale. Une longue route pour nous qui sommes plus habitués à chevaucher la mer, mais l’Himalaya et ses sommets majestueux se mérite. Cette escapade dans les hautes montagnes restera un temps fort de nos aventures mais nous sommes heureux de retrouver d’ici quelques jours, la mer, notre chère Fleur Australe, et Beti, notre petit chien, pas autorisée à nous suivre ici, qui se languit de nous.

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