2017-03-21 Massawa / Djibouti

C'est l'une des parties de notre expédition qui nous a le plus fait hésiter à nous engager dans cette traversée de la Mer Rouge. L'Erythrée et son régime dictatorial qui musèle et affame son peuple, ne donne pas envie de s'y aventurer. Nous avons pourtant constaté que l'accueil a été plutôt chaleureux. Pas de problème particulier avec les autorités, si ce n'est le temps certain pour obtenir les papiers nécessaires. Le pays demande à être exploré et pour les navigateurs et plongeurs c'est un paradis encore vierge. Notre route est longue et nous devons rejoindre Djibouti sans plus tarder. C'est d'ailleurs une fenêtre météo qui a confirmé notre départ, car devant nous il faut négocier le Cap Horn de la Mer Rouge, le Bab El Mandeb.

C'est le nom fa 2017 03 21 01du détroit qui fait la liaison entre la Mer Rouge et l'Océan Indien. Il ferme la Mer Rouge, longue de près de 1200 milles (2200 km), par un resserrement de seulement 10 milles  de large. Les eaux de la Mer Rouge et de l’Océan Indien s’affrontent ici. Durant des siècles, quand les embarcations étaient encore bien frêles, on ne comptait pas les naufrages. Tempêtes, marées, courants contraires, coups de vent, moussons, khamsin, démons et djinns, pirates à l’affût… tout s’allie aujourd’hui encore, contre les marins dans ce détroit bordé à l'Est par les côtes du Yémen et à l'Ouest par celles de l’Érythrée et de Djibouti. Le vent du sud, souffle fort en cette saison. Il est accéléré en passant dans ce boyau et atteint rapidement les 40 nœuds. La mer y est grosse, chaotique et désordonnée. Philou observe le régime météo dans cette région compliquée, l'inversion du vent ne vient qu'au mois de mai ou juin avec le changement de la mousson dans l'Océan Indien. Il ne fallait donc pas rater cette opportunité car si Fleur Australe peut affronter des vents forts, tirer des bords par plus de 30 nœuds de vent dans une mer démontée, ce n'est pas de tout repos pour le bateau et l'équipage.

Massawa et ses bâtiments délabrés, sa banque éventrée, s'estompe dans notre sillage. Nous laissons le port et ses quelques cargos qui viennent décharger le peu de marchandise qu'autorise l'embargo. Il a fallu encore un peu de patience pour obtenir notre autorisation de sortie et notre permis de naviguer jusqu'à Djibouti. Le capitaine doit se rendre au bureau de l'immigration, un bâtiment à deux étages, avec colonnes et balcon, une des splendeurs de la période coloniale. L'escalier est en marbre blanc. Les marches sont fissurées, retenues par un ajout de ciments. Les portes à persiennes s'affaissent sous le poids du temps, un vieux cadenas retient entre elles ces reliques d'une autre époque. L’agent ouvre son bureau, allume le ventilateur qui brasse l'air déjà chaud du petit matin. C'est un vieux monsieur, tout attentionné à écrire pendant une heure nos identités sur une petite carte bleu. Il y appose un tampon, et fait de même sur nos passeports. Il trie, range ses papiers dans de lourds classeurs. Ici pas d'ordinateur, mais d’imposants dossiers qui s'empilent les uns aux autres et aux murs des statistiques sur les allers retours des bateaux venus faire escale au port. Le gentil monsieur nous accompagne jusqu’au bateau, il doit vérifier la présence du reste de l'équipage et si nous n'embarquons pas de clandestins qui voudraient quitter le pays. Sa gentillesse nous émeut et nous lui laissons le reste de nos billets d'Erythrée, une bien modeste contribution dans ce pays si pauvre.

Nous faisons un arrêt sur un îlot de sable blanc et fin. Les oiseaux se reposent, les pattes balayées par le ressac de la mer. Un pélican solitaire au milieu des fous, nous observe longuement, peu habitué à voir du monde par ici. Nous plongeons dans l'eau claire pour observer les poissons et les coraux qui font la réputation de la Mer Rouge. Des bateaux de pêche s'approchent et nous préférons lever l'ancre, à l’approche de la nuit. Notre esprit est encombré par les histoires de pirates qui hantent ces eaux diaboliquement belles. Sans doute un peu exagéré car les pêcheurs ne demandent en général que quelques cadeaux, des magazines, des boissons ou de la nourriture.

Nous passons les superbes îles Dahlak. La longue houle qui vient du sud est forte et nous la prenons plein face. Le vent doit souffler très fort dans le Bab El Mandeb ce qui donne cette grosse mer malgré un vent plutôt faible qui forcit lentement et passe au Nord. La Fleur plonge son étrave dans cette eau vert émeraude. Il fait une chaleur écrasante et le milieu de journée est éprouvant. Quelques dauphins viennent nous saluer. Philou installe le taud à l'arrière du bateau. Une rafale de vent rompt un support qui tient le taud. C’est un bambou coupé dans une vallée aux Marquises. Philou est triste, ce bambou, a fait le tour du monde du pôle sud au pôle nord. Le capitaine verse une larme, rien de grave… La sieste s'impose à l'ombre de la toile et un léger souffle vient rafraîchir le corps qui s'abandonne au rythme de la houle qui le berce.

Le quart du soir est le moment de paix, pour contempler les étoiles. Au-dessus de nous le Lion, trône, majestueux. La Grande Ours et Arcturus sont encore des nôtres et la Croix du Sud quitte l'horizon.

L’aube blanchit, le vent s'essouffle et les voiles comme des tissus pendent lamentablement, seul le mouvement du bateau leur donne un brin de vie. Les lignes traînent derrière le bateau, mais pas un poisson ne vient  s'y prendre. Quelques algues, des sargasses,  flottent au grès des courants. Le temps s’écoule lentement.

Nous tirons un bord à terre entre des îles qui ont vu Henry de Monfreid, lors de ses aventures maritimes de pêche aux perles. Il a sillonné ces mers, trafiquant les armes ou le hachich. De l'Inde à Suez il a parcouru ces eaux sur son boutre, déjouant les douaniers et autres trafiquants. Il évoque souvent le Bab el Mandeb, la hauteur de ses vagues et ses vents furieux. Beaucoup de bateaux on fait naufrage sur les récifs à fleur d'eau. Nous croisons quelques pêcheurs… ou trafiquants.

Nous redoublons de vigilance à l'approche du détroit. Les cargos apparaissent sur le radar. Le trafic est dense et ceux qui empruntent le canal  de Suez se retrouvent ici. Le jour se lève mais une brume recouvre le bateau. On se croirait dans la Manche, seule la température n'est pas la même. Le soleil comme un disque blanc apparaît enfin dans ce ciel où l'horizon a disparu. Un petit rayon argenté se reflète sur la mer. Les vagues moutonnent et le vent nous pousse dans le détroit surnommé « La porte des lamentations » ou « La porte des larmes ». Une bien belle image qui donne tout son sens à cet endroit  qui sous ce ciel de plomb, noyé dans le brouillard, devient lugubre et oppressant.

Nous franchissons l'endroit le plus resserré du passage. À peine 10 milles entre la côte du Yemen et celle de Djibouti. A bâbord la guerre fait rage. Des bombardements peuvent se faire entendre. La guerre est à terre certes, mais en mer on garde l'œil. Nous préférons longer l'autre rive. Pas question de se risquer dans les eaux yéménites. Nous sommes fatigués, la tension nerveuse, la mer de face ou la chaleur…

Nous doublons les 7 frères, îlots où Cousteau aimait plonger, la marine nationale nous a repéré, ils nous questionnent à la VHF, position, équipage, prévision d’arrivée sur Djibouti. Nous devrions arriver demain dans la journée. J’ai hâte !

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Philou et moi, repos à l’abri du taud, il fait chaud !

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Ile Madote Erythrée

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Ile des 7 frères

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Laura fait l’école avec une plume d’albatros rapportée d’Antarctique

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Je lis Henry de Monfreid dans le mythique Bab El Mandeb

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